La robe babydoll sera-t-elle toujours condamnée à souffrir du male gaze ?

Pourquoi autant de passions autour de cette robe ? J'ai essayé d'y voir plus clair

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La robe babydoll sera-t-elle toujours condamnée à souffrir du male  gaze ?

Lorsque l’on me parle de robe « babydoll » je pense tout de suite à cette robe d’avant-garde sortie de l’imagination du couturier Cristobal Balenciaga, pour libérer le corps féminin d’une mode corsetée. Là où les coupes ajustées du « New look » de Christian Dior soulignaient les poitrines et marquaient les bustes, Balenciaga augmentait les volumes, raccourcissait les longueurs et décentrait les tailles, pour une allure totalement inédite. C’est comme ça qu’en 1958 la robe Baby Doll a fait officiellement son entrée en haute-couture.

Depuis, cette robe est restée un modèle emblématique du vestiaire féminin. Une coupe courte, trapèze, taille basse ou taille empire avec du volume. Elle a évolué, été réinventée décennie après décennie et n’a jamais cessé d’inspirer. En 2026 elle est à la pointe des tendances. Elle s’est imposée sur les défilés, et a largement intégré les dressings des modeuses qui s’amusent à la décliner à tous les styles. Je crois que c’est une partie de sa force, une forme simple qui laisse place à l’inventivité : vaporeuse, volantée, courte, longue, portée en layering ou se suffisant à elle-même… C’est une robe confortable qui n’étouffe pas le corps, un volume pléthorique qui laisse place à toutes les coquetteries stylistiques.

Pourtant cette robe a offusqué toute une partie d’internet le 8 mai 2026.

La chanteuse pop Olivia Rodrigo donnait un concert ce jour-là à Barcelone. Elle portait pour l’occasion une mini robe babydoll à fleurs, un bloomer et des boots. Les commentaires se sont affolés ; sa tenue a été jugée indécente et de mauvais goût car trop enfantine. Certains y ont même vu une incitation à la pédophilie.

Que la tenue d’une femme réveille les élans réactionnaires d’une partie d’internet, nous y sommes habitués, mais ce qui m’a le plus étonnée c’est le nombre d’articles qui sont parus sur la question. Cette tenue était un sujet suffisamment polémique pour qu’on lui consacre des articles entiers et qu’on s’interroge sur son caractère sexuel ou non.

Au micro du podcast Popcast Olivia Rodrigo soulevait un point important en remarquant :

« J’ai porté des tenues sur scène qui me semblaient peut-être plus suggestives. J’ai porté un soutien-gorge à paillettes et un mini short (...) mais ça, ce n’était pas inapproprié. »

Le problème ne viendrait donc pas de la longueur de la robe, de sa couvrance ou tout autre caractéristique technique fréquemment critiquée. Non, ce qui a choqué la morale, ce n’était pas le vêtement pour ce qu’il était mais pour ce qu’il évoquait.

Ce qui a choqué ce n’était pas juste une robe, c’était LA robe babydoll.

Pourtant cette robe n’évoque pas la même chose à tout le monde : elle a été stigmatisée puis assumée et même revendiquée. Parfois détournée, elle ne cesse d’être réinventée. Son image est plurielle, alors pourquoi plus de 70 ans après son arrivée dans le monde de la mode, l’image d’elle qui continue à prédominer est celle convoquée par un male gaze tenace ?

La robe babydoll en quelques mots

Pour comprendre l’origine des critiques, je crois qu’il faut déjà commencer par ce qu’est la robe babydoll plus précisément. Et très vite on se confronte à un écueil. Car toutes les babydoll ne se ressemblent pas et la définition du modèle est en réalité assez floue. On sait qu’elle ne marque pas la taille, que son volume est généreux et qu’elle est plutôt courte. Mais certaines ont une taille empire là où d’autres ont une taille très basse, et le « court » d’une époque ne l’est pas forcément à une autre époque. La robe introduite par Balenciaga, par exemple, était un modèle flottant, court, aux proportions maximalistes qui tombait toutefois sous le genou. Il était donc très différent de celui porté par Olivia Rodrigo, qui s’inspirait beaucoup plus des modèles de chemises de nuit créés par Sylvia Pedlar en 1942; avec leur coupe très courte, leur taille empire et leurs petites manches (quand il y en avait). Ces modèles se portaient eux aussi par dessus un bloomer, c’est-à-dire, pour les non initiés, une sorte de sur-culotte un peu bouffante.

L'objet du scandale

Dès leur création, ces nuisettes qui rappelaient les tenues de petites filles, ont essuyé des critiques réprobatrices. Et quand, en 1956, cette fameuse chemise de nuit a été portée par l’héroïne du film Babydoll d’Elia Kazan, elle est venue cristalliser une certaine vision de la femme, fantasmée par le regard du réalisateur et celui de son scénariste Tennessee Williams. La babydoll est alors devenue dans l’imaginaire collectif, cette jeune femme encore vierge au tempérament d’enfant qui se laisse séduire par un autre homme que son mari.

Autant dire que l’attitude à la fois lascive et impudique d’une femme dormant encore dans un berceau – en suçant son pouce – et vêtue d’une courte nuisette, a fortement ému la morale chrétienne de l’époque. Le Time magazine avait même décrit ce film comme :

« Le film américain légalement diffusé le plus obscène jamais réalisé »

Dès lors la robe babydoll et la femme qui la portait sont devenues symboles de scandale. En gros, on a fait porter à la femme – et par extension à sa nuisette – la responsabilité d’une intrigue et d’une mise en scène totalement masculines. Car la sexualisation de l’image enfantine de Babydoll appartient bien aux auteurs pas au personnage. D’ailleurs, même dans le film, celle-ci n’a finalement que peu de liberté d’action. Malgré son effronterie, Babydoll est à la merci des hommes de bout en bout : mariée de force à un homme beaucoup plus vieux qu’elle – et auquel elle doit offrir sa virginité à son 20e anniversaire – elle est ensuite manipulée par l’ennemi de ce dernier, sans que jamais on ne sache ses réelles intentions à son égard.

Cette instrumentalisation de la babydoll se retrouve jusque dans son nom même qui signifie « poupée » en anglais. Un objet en somme. Et en réduisant son image – qu’elle désigne la femme ou la robe qu’elle porte – à celle d’un objet passif, on peut lui donner la signification que l’on veut. Le problème c’est que le narratif qui domine encore aujourd’hui, reste celui d’un monde qui perpétue les préjugés sexistes.

Une société qui devrait balayer devant sa porte

Mais le malaise rencontré par ceux qui soutiennent l’idée que mettre une robe babydoll sexualiserait les petites filles, est surtout révélateur des défaillances d’un système qui entretient une porosité troublante entre la représentation de l’enfant et celle de la femme. Les milieux masculinistes, par exemple, ou tous les mouvements conservateurs qui valorisent l’image d’une femme pure, docile et fragile, sont en réalité ceux qui nourrissent cette confusion. Et la pop culture est aussi fautive. Au Japon, les Lolicon – ces personnages fictifs aux traits d’enfants qui adoptent des postures langoureuses – ne sont qu’un autre exemple du brouillage des imaginaires qui se joue actuellement.

Penser que le fait même, pour une femme, de porter un vêtement aux codes enfantins le rendrait automatiquement sexuel, est un raccourci qui ne fait que montrer « à quel point on normalise la pédophilie dans notre société » selon Olivia Rodrigo. La sexualisation ne viendrait donc pas des femmes qui portent ces tenues, mais bel et bien de ceux qui y voient une incarnation de ce qu’ils, ou leur environnement, jugent désirables. Comme le disait la chanteuse, « c’est une rhétorique qu’on nous vend depuis qu’on est petites » qui consiste à dire « Ne porte pas ça sinon un homme sexualisera ton corps, et ce sera de ta faute.»

Le symbole d'une libération ?

Si ce récit est dominant, il ne coule pas de source pour autant. Est-ce donc si grave si la robe babydoll a un côté enfantin ? Est-ce si indécent de se tourner vers son enfance pour apprécier le confort d’un vêtement qui n’entrave pas ? Pour moi l’image de l’enfance c’est avant tout ça : un moment de vie pleine où l’on peut porter des vêtements pratiques et confortables sans trop se soucier du regard de l’autre.

En 1942 quand la nuisette babydoll est inventée, les femmes portent encore des jupes longues, plusieurs couches de vêtements, et leurs corps restent très entravés. J’imagine donc sans trop de mal comme ç’a pu être libérateur de porter ce genre de tenues qui dégageaient les jambes et ne marquaient pas les tailles. En puisant dans le vestiaire de l’enfant, on ne crée pas un vêtement qui soumet la femme mais au contraire qui l’émancipe. (Tout comme, par ailleurs, le bloomer tant décrié qui l’accompagne, inventé quelques décennies plus tôt afin de permettre aux femmes de faire du vélo.)

En intégrant vingt ans plus tard les lignes de prêt-à-porter en quantité industrielle, la babydoll devient même l’emblème du désir d’indépendance des jeunes baby boomeuses. Car les années 60 révolutionnent la façon de consommer et la mode n’y échappe pas. Une nouvelle clientèle plus jeune fait entendre sa voix. Elle trouve ses références chez les icônes pop, au cinéma, ou dans les publicités, et revendique un mode de vie plus libre. Le vêtement y est érigé comme un signe d’appartenance fort qui doit casser les codes préétablis.

Après avoir mûri une image avant-gardiste et impertinente pendant deux décennies, la robe babydoll s’impose donc comme le modèle parfait pour marquer cette rupture. Et pour se démarquer du conservatisme de la société, elle s’affiche toujours plus courte. Sa coupe n’est plus juste une façon de libérer le corps mais aussi d’affirmer un état d’esprit et des revendications. Dans son article The Political History of the Babydoll Dress le magazine AnOther la qualifie « d’uniforme rebelle des jeunes de Kings Road ».

D’ailleurs à une époque où les jeunes femmes commencent aussi à réclamer plus d’égalité et se réapproprient des sujets comme celui de leur sexualité, la robe babydoll, qu’elles affectionnent tant, devient presque un marqueur militant. Son image, en tout cas, s’associe à celle d’une jeunesse décomplexée, libérée et progressiste qui conteste le narratif qui en avait fait jusque là le symbole d'une sexualité honteuse.

Oui, mais une liberté sans cesse ébranlée

Cette lecture émancipatrice du vêtement semble toutefois avoir été assez fragile, et est un peu tombée dans l’oubli une fois sa mode passée. Lorsque dans les années 90 la robe babydoll revient sur le devant de la scène ce n’est pas pour son aura révolutionnaire, bien au contraire. En créant l’esthétique Kinderwhore, les chanteuses punk-rock comme Courtney Love et Kat Bjelland adoptent les codes vestimentaires de la gentille fille et de la poupée afin de dénoncer les stéréotypes de genre imposés à la femme. La robe babydoll y est la marque de l’infantilisation des jeunes filles, le maquillage outrancier, celle de leur hypersexualisation. Le fantôme de la Babydoll d’Elia Kazan plane donc encore sur la représentation ambivalente faite des femmes.

En revendiquant la robe babydoll pour mieux en écorcher le sens, les chanteuses punk-rock en font à nouveau un outil de rébellion et d’émancipation féministe, mais cette émancipation doit encore se faire sur le terreau des codes patriarcaux. Malgré l’empowerment des années 60, la robe babydoll n’est plus le signe d’une liberté acquise mais celui d’une liberté à conquérir.

L’histoire de cette robe témoigne donc de la lutte constante qui se joue autour d'elle, entre ceux cherchent à la discréditer et celles qui en font un instrument de libération féministe. On la qualifie d'ailleurs souvent de « subversive » parce qu’elle déroge à l’ordre établi. Mais c’est aussi, il me semble, une façon de continuer à en faire un objet immoral pour mieux minimiser sa portée revendicatrice. Pourtant, cachée entre les nœuds et les volants, la dimension politique du vêtement est bien présente. Ce n’est pas pour rien si les clins d’oeil aux poupées grunge lors de défilés de mode ou de concerts, sont si nombreux. Par exemple Olivia Rodrigo elle-même disait avoir choisi cette esthétique en hommage aux chanteuses des mouvements Kinderwhore et Riot Grrrl. Mais elle disait aussi qu’elle trouvait ce style tout simplement cool et fun.

Militer ok, mais laissez-nous nous amuser

L’imaginaire de la robe babydoll s’est donc complexifié. Aujourd’hui, on peut la porter pour les références militantes qu’elle véhicule, mais aussi simplement pour son confort ou pour s'amuser, sans chercher à s’interroger sur sa signification. Certains font d’ailleurs le reproche à la génération Z d’avoir adopté la robe babydoll, et plus largement l’esthétique « coquette », sans en assumer l’histoire ou les évocations. (Le style coquette, très à la mode en ce moment, se base sur une sorte de profusion d’éléments romantiques et féminins comme la dentelle, les rubans, les perles et les nœuds, et intègre directement les robes babydoll.) Mais au risque d’en frustrer quelques-uns, la liberté d’une femme n’est-elle pas aussi simplement de pouvoir porter ce qu’elle veut sans se réclamer d’une lutte ou tout autre projet ? Une liberté qui consisterait à dire « Je me fiche de vos interprétations, je ne cherche pas à m’en réclamer ou m’en affranchir, je les ignore simplement. »

Et pour ma part je trouve que ce serait aller un peu trop vite – et surtout ne pas donner assez de crédit à la génération Z – de penser qu’en adoptant ces codes ils ne font que véhiculer des stéréotypes patriarcaux sans s’en soucier. Dans son article pour Cosmopolitan « You’re the One Sexualizing Olivia Rodrigo in Her Babydoll Dress » la style editor Aiyana Ishmael écrit :

« Le look babydoll de 2026 cherche moins l’infantilisation qu’une forme de récupération. Il fait partie d’un retour plus général aux codes esthétiques d’une jeunesse passée, qui pouvait sembler plus enjouée, sensible et un peu insouciante, à l’heure où on nous réclame souvent l’inverse. »

Ce goût pour l’exagération des détails girly et pour l’exubérance de la babydoll et de ses volumes, serait alors en réalité une réaction plus ou moins consciente aux carcans d’une société anxiogène et à son esthétique minimaliste, portée à son apogée par la clean girl era. Aiyana Ishmael le dit ainsi :

« Les vêtements disent ce qu’on les laisse dire. Et maintenant, la robe babydoll dit que s’amuser n’est pas un crime. Que la fantaisie n’est pas une invitation à l’agression, et que revisiter les codes de l’enfance n’est pas un retour en arrière, mais une façon d’assouplir l’emprise de la société. »

En regardant la robe babydoll avec un œil moins sérieux et plus parodique, les jeunes générations se permettent ainsi d’exacerber ses attributs pour mieux en jouer, sans qu’elle soit un fardeau ni un étendard.

Je crois finalement que cette robe dérange parce qu’à travers elle c’est la puissance de l’enfance qui transparaît. D’une manière ou d’une autre elle est peut-être condamnée à être stigmatisée parce qu’elle renvoie constamment les adultes à un monde qui ne leur appartient plus. En la rejetant, on rejette une forme de liberté perdue et on jalouse celles qui osent tenter de la retrouver.