Comment l’art a rendu le pois indémodable ?
Le pois est un intemporel de la mode ? Pourtant il n'est apparu qu'au XIXe siècle. Comment est-il devenu incontournable ?
Le 14 août dernier le monde rendait hommage à l’artiste japonaise Yayoi Kusama qui venait de s’éteindre à l’âge de 97 ans. Son univers graphique et coloré mais par dessus tout son travail obsessionnel du pois, l’avait hissée au rang des références de l’art contemporain auprès du grand public. Sa collaboration artistique avec la marque de luxe Louis Vuitton en 2012 puis en 2023 n’avait fait qu’accroitre sa popularité (Comment passer à côté des images de ces animatroniques et énormes installations gonflables à l’effigie de l’artiste ?), mettant au passage en avant les liens ténus entre la création artistique et le monde de la mode.
Car le pois qu’elle chérissait tant est aussi un habitué des podiums. Et s’il est plus ou moins présent dans les tendances, vous pourrez toujours vous permettre de porter une pièce ornée de ces petits motifs circulaires, sans risquer le fashion faux-pas. On dit de lui qu’il est intemporel, et ces dernières saisons il est partout. Certaines maisons de couture ont même fait de lui leur motif fétiche. Carolina Herrera, par exemple, a toujours eu un penchant pour son côté « rebelle et espiègle ». La preuve en est, Wes Gordon, le directeur artistique de la marque, a choisi d’ouvrir son tout récent défilé Printemps-Eté 2027 avec une robe à pois.
Pourtant en m’intéressant un petit peu à son histoire j’ai vu que ce motif « indémodable » n’avait fait son entrée dans les garde-robes occidentales que très tardivement. Alors comment a-t-il pu s’imposer comme un incontournable de la mode quand il y a encore 200 ans personne ou presque ne le portait ? C’est la question qui m’a taraudée. Et je crois qu’une partie de la réponse se trouve justement dans la relation qu’il entretient avec l’art sous toutes ses formes, et dans la façon dont ce-dernier aurait permis d’ancrer le motif à pois dans notre culture.
Une intemporalité contestable
Mais avant de commencer, il faut revenir aux origines du pois. Car avant de devenir un classique du vestiaire féminin, il a été boudé pendant de nombreux siècles. Là où les motifs floraux et certains motifs géométriques comme les rayures, s’étaient déjà largement popularisés, les pois restaient très discrets et n’existaient que sous forme de plumetis ou de petites broderies. Ils étaient principalement utilisés comme éléments décoratifs subsidiaires. C’est la mécanisation du tissage et la modernisation des techniques d’impression au début du XIXe siècle qui ont changé la donne.
Avant la révolution industrielle, la fabrication des tissus et leur impression se faisaient de façon manuelle. La reproduction de cercles parfaits et réguliers était un processus long et complexe, et bien souvent le résultat manquait de précision. Au Moyen-Âge la représentation de ces ronds irréguliers sur les vêtements aurait d’ailleurs été associée aux taches laissées sur la peau par des maladies comme la rougeole, la variole ou encore la syphilis. Les pois avaient donc plutôt tendance à évoquer la morbidité et les problèmes liés à l’hygiène, et ont assez naturellement été délaissés au profit d’autres motifs aux connotations plus positives.

Mais au XIXe siècle la maîtrise technique de leur reproduction est devenue la marque du progrès. Porter des pois était alors un signe de modernité, et les classes aisées l’exhibaient allègrement sur des tissus raffinés. Les classes populaires quant à elles y voyaient la possibilité d’apporter un peu de gaieté et d’originalité à leurs tenues. Assez vite, et pour des raisons distinctes, le pois semble avoir investi les différentes couches de la société. Et ce qui est marquant c’est de voir comme la culture – et plus particulièrement celle issues des classes populaires – a pu être motrice dans la diffusion du motif. Le flamenco en est l’exemple parfait.
Une image façonnée par les danses populaires
La légende dit qu’à la fin du XVIIIe siècle en Espagne, des rouleaux de tissus à motifs circulaires ont investi les marchés à un coût très bas. Ces formes arrondies que l’on a appelé « lunares » étaient en réalité un défaut apparu au moment de l’impression des tissus. Comme les couturiers de l’époque n’en voulaient pas, il a fallu liquider le stock et le vendre à petits prix aux classes plus modestes. Au même moment en Andalousie, les paysannes avaient pour habitude de se rendre aux foires au bétail vêtues de robes à volants qui leur permettaient de se mouvoir facilement entre les animaux et les étals. Au fil du temps, ces robes sont devenues l’un des signes distinctifs de la culture et de la danse flamenco nées au sein de ces communautés gitanes et paysannes. On les garnissait de dentelles, broderies et autres détails, et les tissus à « lunares », peu coûteux, ont vite été très prisés pour leur confection.
Fascinées par cette explosion de couleurs, de féminité et d’élégance, les femmes de la haute société andalouse se seraient ensuite elles-mêmes emparées du vêtement pour l’ériger en costume traditionnel de la région. Et c’est comme ça que le pois, qui était à l’origine le résultat d’une erreur d’impression laissé aux précaires, a peu à peu imprégné la vie quotidienne et culturelle de celles qui le portaient, pour devenir l’un des emblèmes des danseuses de flamenco et la fierté de l’Andalousie.

À cette même époque en Europe, une autre danse a fait tourner les têtes et est elle aussi venue nourrir – un peu à tort peut-être – l’imaginaire du pois. Autour des années 1830-1840, les Européens se sont pris de passion pour la polka, une danse d’origine tchèque au rythme dynamique et enjoué. Apparue une fois encore au sein des classes populaires, la polka a vite conquis la bourgeoisie européenne puis s’est exportée aux États-Unis grâce aux grandes vagues migratoires de cette période. On s’est alors mis à parler de « polka mania », et les plus opportunistes ont commencé à faire référence à la polka pour qualifier des produits qui n’avaient rien à voir avec la danse. Le but était simplement de profiter un peu de l’engouement créé par la danse pour booster les ventes. Il y a donc eu des gâteaux polka, des chapeaux polka, des rideaux polka, des chaussures polka ou encore des vestes polka. Mais aucune de ces désignations n’a tenu dans le temps sauf une : le « polka dot » qui signifie tout simplement « pois » en anglais. C’est en 1857 que le magazine américain Godey’s Lady’s Book a pour la première fois fait référence à un tissu orné de pois en parlant de« polka dots », mais là encore il n’y avait aucun lien réel avec la danse.
Il paraîtrait qu’un peu plus tard les clubs de polka aux États-Unis se différenciaient les uns des autres lors de compétitions, en portant des vestes à pois aux couleurs différentes, mais je n’ai pas trouvé beaucoup d’éléments pour le confirmer et a priori cette tradition serait apparue après l’invention du nom polka dot. En revanche ce qui est certain c’est que l’enthousiasme pour la polka a été concomitant avec celui créé par l’arrivée de ces nouveaux tissus à pois sur le marché. Et la dimension énergique, joyeuse et légère de la danse a rapidement été associée à ce motif novateur. La polka comme le flamenco sont ainsi, très tôt, venus enraciner le pois dans une histoire culturelle, posant les premières pierres de sa pérennisation dans la mode.
La magie du cinéma
Alors que les représentations de robes à pois dans les magazines de mode et sur les tableaux des plus grands peintres du XIXe siècle marquaient l’ascension du motif, c’est bel et bien l’arrivée du cinéma au début du XXe siècle qui a été le levier le plus efficace pour sa diffusion auprès du public. La première icône du cinéma à l’avoir popularisé en 1928 n’est autre que Minnie Mouse, la célèbre souris de Disney dans sa robe rouge à pois blancs. Mais les stars de l’âge d’or du cinéma hollywoodien ont elles aussi grandement contribué à le rendre désirable.

Pour se remettre dans le contexte, il faut savoir qu’à partir des années1930 les salles de cinéma américaines drainaient chaque semaine des millions de spectateurs. Les industriels du secteur ont vite compris l’influence que pouvaient avoir les films sur la consommation des ménages,et en particulier en matière de mode. On habillait donc les stars des plus beaux vêtements, quitte à s’éloigner de la réalité sociale des personnages, pour faire rêver les spectatrices. Une fois les films sortis en salles, les tenues portées par les actrices étaient reproduites en séries et distribuées dans les rayons des grands magasins. On démocratisait le rêve.
Avec l’intérêt croissant témoigné aux pois à cette époque, ceux-ci se sont eux aussi retrouvés sur des tenues iconiques de la mode hollywoodienne. Que ce soit sur une combinaison portée par Katharine Hepburn en 1942 dans « La femme de l’année » ou sur une robe fourreau portée par Marilyn Monroe en 1955 dans « 7 ans de réflexion », ils se sont peu à peu glamourisés, avant d’être repris par l’iconographie des pin-ups et celle du rockabilly rebelle des années 1950. Frank Sinatra, Brian Hyland et Dalida leur ont même consacré des chansons marquant leur adoption par la pop culture.

En parallèle, les pois étaient adoubés par l’élite mondiale de la mode, en faisant leur entrée dans la haute couture parisienne. En effet dès sa collection référence de 1947, et dans ses collections suivantes, Christian Dior en a fait l’un des éléments constitutifs de sa vision d’une féminité élégante et sensuelle. Cette consécration au cinéma hollywoodien puis dans la haute couture, a offert au pois une place de choix dans l’imagerie du luxe. On l’a rendu chic et raffiné en l’adressant aux classes les plus aisées. Aujourd’hui encore il est un des motifs préférés des têtes couronnées britanniques à l’instar de Kate Middleton, véritable ambassadrice de l’imprimé.
En profitant de sa diffusion massive au sein de toutes les classes sociales et en se chargeant de connotations et d’imaginaires aussi divers, le pois est ainsi devenu le terrain de jeu parfait pour les créateurs de mode qui cherchaient à en explorer le potentiel culturel et artistique.
Une forme inspirante
Les avancées technologiques de la deuxième moitié du XXe siècle et les bouleversements des modes de consommation, ont modifié le rapport des gens à la culture et à ce qu’elle représentait. Aux côtés des arts traditionnels, plus élitistes, de nouvelles formes culturelles destinées « aux masses » se sont développées, à l’image du cinéma. Cette généralisation de la « pop culture » a inspiré de nouveaux courants d’artistes à partir des années 1960 qui en ont repris les codes, et le rond s'est retrouvé au cœur du travail de plusieurs d'entre eux. Roy Lichtenstein par exemple, un des plus célèbres représentants du mouvement Pop Art aux États-Unis, s’est fait connaître par son utilisation des points « Ben-Day » – ces petits ronds de couleurs superposés utilisés dans les techniques d'impression des comic books – pour faire des portraits de la vie moderne. Au même moment l’artiste Yayoi Kusama commençait à exposer sa vision de l’infini dans des installations, tableaux et sculptures entièrement recouverts de pois.
Cette période d’innovations techniques et artistiques s’est aussi retrouvée dans le domaine de la mode. Tout comme les artistes du Pop Art dont ils étaient proches, les jeunes créateurs et créatrices de l’époque se sont passionnés pour les nouveaux matériaux issus du plastique qui offraient d'autres possibilités de création. Leur démarche, tournée vers la modernité et l’innovation s’adressait à un public plus jeune, prêt à embrasser leur vision avant-gardiste du vêtement. Paco Rabanne, André Courrèges ou encore Pierre Cardin élargissaient les horizons de la mode en empruntant aux domaines du design, de l’architecture ou de la métallurgie pour pousser la recherche autour des formes et des matières. Et la forme circulaire a beaucoup inspiré les créations de chacun d’eux. Pierre Cardin disait : «C’est la géométrie qui compte pour moi, puis la matière, et la couleur ». Au-delà de son seul intérêt décoratif, le rond était exploré pour ses propriétés intrinsèques. Et on le retrouvait même jusque dans les noms choisis par le couturier, inventeur de la robe « bulle » et du costume « cylindre ».


Défilé 2015 Junya Watanabe/ Hommage à Blériot (1914) - Robert Delaunay
Je ne m'aventurerai pas à essayer d'analyser la symbolique du rond dans l’art, mais on voit en revanche comme l’art continue à nourrir la créativité des designers de mode dans la façon dont ils exploitent le motif. Les exemples en la matière sont nombreux mais l’un des plus parlants pour moi est le défilé printemps 2015 du designer japonais Junya Watanabe, dans lequel les looks formaient des petits tableaux de cercles superposés. Les références artistiques, à commencer par l’orphisme de Robert et Sonia Delaunay, s’y entremêlaient et alimentaient de façon assumée toute la collection. Sous une apparente frivolité simpliste, les pois sont donc aussi la porte d’entrée à une réflexion parfois plus profonde aussi bien chez les artistes que les créateurs de mode.
Ce serait peut-être un peu réducteur de dire que le rôle de l’art suffit à expliquer comment le pois, si longtemps malaimé et négligé dans la culture occidentale, est devenu indémodable, mais je pense que sous une variété de formes, l’art a contribué à lui donner du sens et de la substance. C’est un motif bourré de références qui « évoque » des choses. Certains le voient sage et guindé, d’autres le voient joyeux, enfantin, insolent, sexy, élégant, avant-gardiste… Chacun en a sa propre lecture et c’est peut-être ça qui le rend universel et permet de le réinterpréter à l'envi.