La robe qui a redéfini la notion même de couture

Il était une fois une robe importable devenue incontournable

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La robe qui a redéfini la notion même de couture
Audrey Hepburn en Paco Rabanne

Imaginez la scène : nous sommes en 1967 c’est l’été. Une soirée mondaine est donnée dans une villa de la côte d’Azur. Les convives s’amusent, discutent et dansent au son pop des guitares et des claviers. Tout à coup Audrey Hepburn, œil de chat et cheveux courts permanentés, passe le pas de la porte, dans une robe courte à col rond et petites manches. Elle traverse le séjour bondé mais on ne la quitte pas des yeux. Pas besoin de travelling compliqué ni de plan serré, on ne voit qu’elle. Toutes les lumières sont accrochées par l’infinité de disques métalliques –reliés les uns aux autres par des petits anneaux – qui composent sa robe. Les tenues fluides et vitaminées des autres invitées s’effacent instantanément devant la singularité de cette robe. Car entre les disques, il n’y a que la peau. Et pour parfaire le look, une paire de boucles d’oreille assorties pend aux oreilles de l’actrice.

Cette scène est tirée du film Voyage à deux de Stanley Donen. Audrey Hepburn y incarne Joanna Wallace, une jeune femme spontanée et intrépide que l’on suit sur les premières années de sa relation avec son mari Mark.

Pour ce film la direction artistique du réalisateur est claire, le style de Johanna doit être à son image : moderne et optimiste. Pour une fois il faudra donc tourner le dos à Givenchy et ses looks classiques et soignés qui ont fait la renommée de l’actrice, et de la maison de couture, dans les années 50. Ici, ce ne sont pas moins de 32 tenues différentes qui sont portées par le personnage. Elles sont designées par les nouveaux noms de la scène mode internationale. Plus courts, plus décontractés mais aussi sophistiqués et avant-gardistes : ces looks reflètent l’évolution du personnage sur 12 années et s’ancrent dans une époque en quête de renouveau.

Il faut dire que les années 60 signent une vraie rupture dans la façon de consommer la mode. Les rapports de force sont bouleversés avec l’apparition du prêt-à-porter venu des États-Unis. La haute couture parisienne n’est plus l’alpha et l’oméga de la mode mondiale. D’autres formes d’influences apparaissent et s’adressent à une clientèle plus jeune, inspirée par la pop culture. La Grande-Bretagne est le berceau de ce changement, et le « Swinging London » comme on l’appelle, voit éclore de nouveaux créateurs et créatrices qui séduisent cette jeunesse très attentive à son style.

Et la France n’est pas en reste, une nouvelle génération de créateurs, qui fera le trait d’union entre la haute couture et le prêt à porter, fait entendre sa voix. Enthousiasmés par cette période d’innovations et de progrès techniques portés par de nouvelles ambitions de conquête spatiale, ces jeunes créateurs explorent les nouvelles possibilités de la mode. Les formes et les longueurs du vêtement féminin sont repensées, mais leur réflexion ne s’arrête pas là et s’applique aussi aux matériaux utilisés. Les nouvelles matières plastiques les inspirent tout particulièrement. Parmi les 32 tenues portées par Audrey Hepburn dans le film Voyage à deux, on retrouve par exemple un ensemble tout en vinyle noir designé par la créatrice Michèle Rosier (l’actrice l'avait d'ailleurs trouvé très inconfortable). Mais de tout cet éventail de looks, celle qui fera sensation et qui restera dans les mémoires, c’est cette fameuse robe en sequins de métal signée Paco Rabanne.

Une robe faite de métal cela ne va a priori pas dans l’ordre des choses. Et c’était bien l’objet du tout premier défilé, ou plutôt happening, du jeune créateur de 22 ans Paco Rabanne en février 1966. Ce défilé sobrement intitulé « 12 robes importables en matériaux contemporains » voyait se succéder des robes composées de disques et de lamelles de métal et de rhodoïd. Des matériaux d’ordinaire bien loin de l’univers de la mode. La souplesse des vêtements était apportée par la fragmentation des éléments rigides tenus les uns aux autres par des anneaux et des rivets. Architecte de formation, le designer n’avait pas utilisé d’aiguilles ni de machines à coudre pour réaliser ces robes, mais des pinces, des chalumeaux et des marteaux. Coco Chanel l’avait d’ailleurs qualifié (pas forcément positivement) de « métallurgiste de la mode ». Ce surnom lui est resté. Ces robes défiaient la fonction même du vêtement, surtout en 1966 : elles étaient lourdes, peu pratiques, laissaient apparaître la peau et ne protégeaient pas du froid. Mais ce défilé a ébahi la presse et le milieu de la mode, propulsant ainsi Paco Rabanne au rang des couturiers les plus célèbres de son époque.

Tirée de cette collection la robe en sequins métallisés du film Voyage à deux fait à nouveau sensation en 1967, mais cette fois c’est le grand public qui la découvre. Audrey Hepburn que l’on connaissait mieux pour ses looks raffinés et élégants de la maison Givenchy, détonne dans cette robe magnétique et révélatrice. Ce sera la première fois qu’une célébrité portera l’une des fameuses robes importables de Rabanne, mais ce sera loin d’être la dernière. Cette robe deviendra la signature du créateur et l’une de ses pièces les plus emblématiques. On la retrouvera déclinée en divers matériaux et formes. On se souvient notamment de la jeune idole Françoise Hardy qui la portera en version dorée pour le magazine Paris-Match en 1968. Enfin plus précisément elle en portera une version de 38kg faite de plus de 1000 lamelles d’or et incrustée de 300 diamants.

Aujourd’hui encore cette robe reste un modèle incontournable de la mode aussi reconnaissable qu’importable donc…